Prise de vue
La notion de développement a pris de l'importance après la Seconde Guerre mondiale, avec la décolonisation, l'émergence de nouvelles nations, de l'O.N.U., ainsi que la mise en place du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Dans les années 1950, Alfred Sauvy propose l'expression « Tiers Monde » – renvoyant à la notion de tiers état, à ceux qui n'ont rien – pour désigner les pays qualifiés jusqu'alors de « sous-développés ». Une caractéristique commune de ces pays est mise en avant : ils manquent de moyens, ou sont en retard par rapport aux économies industrialisées ou avancées. À la fin des années 1960, l'accent est plutôt mis sur la coupure entre pays du Sud et pays du Nord, ou entre « centre » et « périphérie ». Par la suite, on préférera parler de pays en développement ou en voie de développement, par opposition aux pays développés.
La notion de développement peut d'abord désigner un processus historique par lequel les sociétés se transforment. C'est alors un concept positif, dont l'analyse relève de la description des changements, quels qu'ils soient, ayant lieu dans le temps. Mais l'idée de développement comporte également une dimension normative ; elle renvoie, d'une manière générale, à la notion de progrès, qui peut désigner, entre autres, l'industrialisation, la croissance, l'accroissement du niveau général d'éducation, l'allongement de la durée de vie, l'augmentation du revenu par habitant, ou encore une répartition plus égalitaire des revenus.
La Banque mondiale mesure le développement à partir du produit intérieur brut (P.I.B.) par habitant. Les pays sont classés en trois grandes catégories : pays à faible revenu (moins de 735 dollars), à revenu intermédiaire (compris entre 736 et 9 075 dollars), à revenu élevé (plus de 9 076 dollars). Le niveau de développement se réduit ici au seul revenu par habitant, indépendamment de la répartition ou d'indicateurs sociaux, par ailleurs évoqués par cette organisation. Le Programme des Nations unies pour le développement (P.N.U.D.) a cherché à se détacher d'une approche purement économique du développement en avançant la notion de développement humain. Pour le mesurer, depuis 1990, on utilise un indice synthétique – l'indicateur de développement humain (I.D.H.) – portant sur trois domaines jugés essentiels : la longévité, l'instruction et les conditions de vie.
Selon le critère d'évaluation retenu, le classement d'un pays varie fortement, ce qui reflète l'absence de consensus sur ce qu'est (ou doit être) précisément le développement.
Au niveau théorique, l'absence de consensus concerne aussi la démarche analytique à adopter. Pour l'essentiel, deux méthodes s'opposent. L'approche dominante, parfois qualifiée de néoclassique, accorde une place privilégiée aux comportements individuels. La thèse dite de la convergence, avancée par Robert Solow au début des années 1960, se situe dans cette perspective : les pays sous-développés auraient un taux de croissance plus élevé que les pays développés, et rattraperaient leur retard progressivement. Dans les années 1980, face au retard grandissant d'un certain nombre de pays (à commencer par ceux d'Afrique), l'accent est mis sur les défaillances du marché. Joseph Stiglitz insiste en particulier sur les problèmes d'asymétrie d'information (tout le monde n'est pas informé de la même façon), qui érodent la confiance et freinent les décisions, à commencer par l'investissement. Les modèles dits de croissance endogène accordent, eux, une importance particulière à l'éducation et à la santé, en tant qu'éléments essentiels du capital humain de la société (David Romer et Robert Lucas ont cherché à donner une forme mathématique à cette idée qui remonte, au moins, à Adam Smith).
L'autre démarche théorique, parfois qualifiée de structuraliste, accorde davantage d'importance aux rapports entre les groupes sociaux ainsi qu'aux différences de développement entre les régions d'un même pays. Dans les années 1950-1960, les approches dites d'économie duale (la plus célèbre étant celle d'Arthur Lewis, Prix Nobel d'économie en 1979) insistent sur la dichotomie entre secteur industriel et secteur agricole. Pour Lewis, le moteur de l'économie réside dans l'expansion du secteur industriel, résultant de l'exode rural. Or l'offre de main-d'œuvre dans les pays en développement est illimitée, puisque la population d'origine rurale accepte des salaires bas dans l'industrie mais supérieurs à ce qu'elle peut gagner dans l'agriculture.
En proposant une approche vraiment originale du développement, la théorie de la dépendance est celle qui prend de l'importance dans les années 1970. Partant du constat que les pays du Sud – ou la périphérie – dépendent financièrement, commercialement et techniquement des pays du Nord – le centre –, elle en déduit que leur rythme de développement est tributaire des besoins des économies du centre, qui les exploitent (matières premières et main-d'œuvre payées à bas prix, moindre fiscalité, etc.). Pour les théoriciens de ce courant (comme Raul Prebisch, Samir Amin et Andre Gunder Frank), le développement des uns ne peut aller sans le sous-développement des autres.
Cette théorie est vivement attaquée par ceux (comme Paul Krugman) qui mettent en avant, à partir des années 1980, les avantages de la globalisation de l'économie mondiale. Elle demeure néanmoins la référence des altermondialistes.
Pour les théoriciens de la dépendance, les pays de la périphérie doivent profondément modifier leurs relations avec les pays du Nord. Une stratégie proposée dans cette perspective, notamment par la Commission économique pour l'Amérique latine (C.E.P.A.L.), consiste à produire sur place des produits industriels autrefois importés (industrialisation par substitution aux importations). Les pays doivent axer leur développement sur les besoins nationaux (on parle de développement autocentré) et protéger leurs nouvelles industries par des droits de douane. Le développement d'accords commerciaux avec des pays de la périphérie de même niveau de développement peut pallier l'insuffisance éventuelle de la demande interne.
Une autre stratégie de développement – dont les fondements sont très différents – est de privilégier les exportations comportant le plus de valeur ajoutée (industrialisation par substitution aux exportations). Progressivement, les exportations agricoles ou de matières premières sont remplacées par des produits alimentaires, le textile ou le petit électroménager, puis par d'autres, à valeur ajoutée encore plus élevée (automobiles par exemple). Cette stratégie suppose que les pays en développement tirent profit des échanges internationaux, en s'y insérant de plus en plus, même si cela implique une dépendance accrue à l'égard des économies développées.
Dans les années 1990, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale désignent ce type de stratégie comme la voie à suivre, dans le cadre de ce qu'on a appelé le consensus de Washington. Les crises économiques qui ont touché peu après par les pays émergents (pays d'Asie du Sud-Est, Argentine, Brésil...) l'ont toutefois largement remise en cause. En témoigne le titre du livre de Joseph Stiglitz, La Grande Désillusion (2002), symptomatique d'un changement d'optique chez un certain nombre d'économistes et au sein même de ces organisations.
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