Prise de vue
Les économistes de la première moitié du xixe siècle portèrent leur attention sur des dérèglements du fonctionnement de l'économie qui, par leur gravité et leur régularité, leur semblèrent des phénomènes nouveaux. Les identifiant comme des désordres pathologiques de la circulation des marchandises, du crédit et de la monnaie, ils recoururent, pour évoquer ces « crises commerciales », à une métaphore médicale. Comme l'écrivait Joseph Garnier en 1859, « les crises commerciales sont des perturbations soudaines de l'état économique naturel, et plus particulièrement des perturbations dans la fonction générale de l'échange aussi indispensable à la vie sociale que la circulation du sang l'est à la vie animale et individuelle ». Leur tardive apparition s'expliquait donc, puisque, selon Clément Juglar, « les crises ne paraissent que chez les peuples dont le commerce est très développé. Là où il n'y a pas de division du travail, pas de commerce extérieur, le commerce intérieur est plus sûr ; plus le crédit est petit, moins on doit les redouter » (1862).
Les auteurs de la fin du siècle en vinrent à dépasser cette analogie étroitement « circulatoire » pour envisager, en particulier à la suite des analyses d'Engels et de Marx, des désadaptations s'opérant aussi bien à l'intérieur de la sphère de la production qu'entre les capacités productives et les possibilités d'absorption des marchés. Par la baisse des prix industriels et l'effondrement des profits, ces crises de « surproduction » entraînaient l'accumulation des stocks et le chômage. Elles se communiquaient rapidement entre les pays industriels tout en affectant aussi, indirectement mais durement, les pays non industrialisés qui étaient intégrés à l'économie internationale par leurs échanges commerciaux ou financiers. Elles paraissaient même, par leur régularité et leur ubiquité, si caractéristiques de l'économie capitaliste industrielle nouvelle qu'au-delà de la diversité de leurs manifestations, dans l'instant, la pensée économique tendit à les sublimer dans un concept théorique unitaire : la crise de surproduction, que l'on se préoccupait plus de prévoir, pour lui apporter les palliatifs appropriés, que d'empêcher d'éclater ; conçue en effet comme moment nécessaire du cycle économique court, elle préludait à un « assainissement » indispensable à la poursuite de la croissance.
Depuis que l'historiographie a admis que « les économies ont les crises de leurs structures » (Labrousse), les historiens sont incités à chercher comment le phénomène, que l'on appelle désormais « crise économique », s'est manifesté dans les sociétés préindustrielles. Ils ont opposé aux crises industrielles de la seconde moitié du xixe siècle des crises d'« ancien type », dans lesquelles la fluctuation de la production du secteur principal de l'économie, l'agriculture, imposait son mouvement à la conjoncture générale. Mutatis mutandis, le modèle de la crise de sous-production agricole peut-il aider aussi à mieux comprendre les effets des mauvaises récoltes en U.R.S.S. de 1921-1922 ou dans nombre du pays du Tiers Monde ?
Les crises du xxe siècle obligent à nuancer, voire à compléter cette première et grossière typologie. La crise de 1929 et la crise des années 1970-1980 peuvent-elles être regroupées dans la même catégorie que celles de la seconde moitié du xixe siècle ? Ou présentent-elles des caractéristiques nouvelles ? La première déconcerta par la durée de la période de dépression qui suivit le retournement initial. Il semblait que la reprise ne pouvait parvenir à s'affirmer et que, dans la dislocation de l'économie mondiale, dans l'absence de leadership international, dans l'impossibilité de faire fonctionner un système des paiements internationaux, les politiques n'avaient que des résultats limités, voire incertains. La crise de la théorie des crises déboucha sur l'élaboration d'une nouvelle orthodoxie, keynésienne, prônant un engagement massif des États dans l'économie. On crut, de 1945 à la fin des années 1960, que l'on maîtrisait désormais les accidents conjoncturels, réduits à de passagères récessions. Le retour des crises au début des années 1970 marqua la fin de cette heureuse illusion. Il semblait répéter, avec quarante ans de décalage et un certain nombre de différences, tant au niveau du mouvement des prix que de l'évolution des relations économiques et financières internationales, un scénario déjà vu. Il redonnait de l'actualité à des approches théoriques un peu oubliées, comme celles de Kondratieff, et incitait les historiens et les économistes à se pencher de nouveau sur la crise de 1929.
Dérèglement qui dépasse le niveau local ou sectoriel pour gagner l'ensemble de l'économie ; phénomène brutal et de court terme qui se distingue d'une période durable de difficultés, à laquelle on donne plutôt le nom de dépression ; baisse de la production ou de la consommation nationales, extension du chômage... en dehors de ces quelques caractéristiques trop élémentaires pour être vraiment éclairantes, c'est la pluralité des crises qui semble l'emporter sur l'unicité : on peut y voir le résultat de la multiplicité des structures économiques, sociales qui se sont succédé dans le temps et juxtaposées dans l'espace et qui ont réagi différemment aux perturbations initiales. Plus que les causes du phénomène importent donc les processus de diffusion et d'amplification qui généralisent à l'ensemble d'une économie nationale et à l'ensemble de l'économie mondiale un déséquilibre jusqu'alors circonscrit.
Crises agricoles et crises économiques
Dans les sociétés anciennes, toute la vie économique et sociale dépendait du résultat de la récolte vivrière, déjà à la limite des besoins en année normale. Deux mauvaises récoltes consécutives signifiaient la catastrophe. Les crises agricoles furent encore responsables de véritables saignées démographiques en France en 1692-1694 ou en Prusse orientale en 1708-1711 .
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