L'AUTRE


Simone aimait bien se parler tout en se regardant dans la glace plain-pied de sa salle de bain. Elle aimait, au sortir de sa baignoire, se pomponner, caresser ses bras, son visage, son ventre plat et le reste de son corps après être sortie de l'eau. Elle aimait ses courbes harmonieuses, ses longues jambes fuselées, ses petits seins hauts et fermes. Elle aimait prendre soin d'elle, se parfumer.

Lorsqu'elle s'habillait, elle choisissait avec soin ses dessous qui mettaient ses charmes en valeur et portait une attention particulière à ce que sa culotte, par exemple, ne fasse pas de ligne disgracieuse lorsqu'elle revêtirait sa jupe sexy. Elle s'arrangeait pour qu'on la regarde, qu'on l'admire, qu'on la désire, qu'on lui dise qu'elle sentait bon, qu'on se retourne sur son passage. Elle aimait en mettre plein la vue, faire comme si elle se pavanait devant sa cour. Elle adorait se promener, joyeuse, pleine d'elle-même et sentir sur elle le regard des hommes, ce regard qui déshabille, qui caresse, qui prend.

Mais elle n'aimait pas se donner. Tout ce qu'elle désirait, c'était se pavaner, se montrer plus belle, plus désirable que la veille. Si elle n'attirait pas le regard et l'admiration de quelqu'un, elle se disait qu'elle avait loupé quelque chose ; elle se dénigrait alors, s'assombrissait, devenait maussade. Mais cela durait peu. Tout de suite, elle revenait à la maison pour se retrouver devant son miroir, s'examiner avec attention… Est-ce qu'un morceau de linge était de trop ? Pas à sa place ? Est-ce que j'ai oublié quelque article ? Elle se disait qu'elle ferait mieux le lendemain.

Simone vivait seule. En apparence, rien ne venait contrecarrer ses plans. Durant son enfance et son adolescence, sa mère lui avait appris à s'habiller pour plaire aux hommes. Elle lui disait souvent qu'elle ne saurait pas retenir un homme si elle ne savait pas s'accoutrer, se mettre belle, se maquiller, montrer ses charmes, mais pas trop. Il ne fallait pas tomber dans l'indécence ! Sa mère lui avait souvent dit ce que les hommes préféraient. Elle-même, d'ailleurs, s'était attiré les bonnes grâces d'un homme parce qu'elle avait su lui en montrer, sans être trop osée ni ridicule. Sa fille devait suivre le même chemin si elle voulait un jour trouver le bonheur.

Simone se rappelait que son père était parti un jour pour suivre une autre femme. Elle avait eu de la peine, bien sûr, mais elle eut comme réflexion que sa mère, qui lui avait tout appris, s'était graduellement laissée aller, qu'elle ne se maquillait plus comme avant, qu'elle ne s'habillait plus pour plaire. Elle se dit, pour elle-même, que cela ne lui arriverait jamais. Personne ne la quitterait comme on avait fait à sa mère.

Elle se remettait donc à prendre grand soin d'elle avec plus d'ardeur, désirant absolument attirer quelqu'un dans ses filets. Jour après jour, soir et nuit après soir et nuit, elle se dandinait, faisant rouler ses hanches, montrant ses cuisses, piaillant de sa petite voix trop haute, s'exhibant dans tous les bars huppés de la ville, prenant les airs d'une grande dame à qui on ne peut plus en montrer, qui daigne s'abaisser momentanément devant la plèbe.

Oh ! On la regardait ! On s'approchait d'elle, on tentait de parler avec elle, on lui payait des boissons, on lui faisait la cour même ; elle partait quelquefois accompagnée d'un homme, mais bien vite elle se rendait compte que l'homme ne voulait pas seulement l'admirer, la déshabiller du regard. Il voulait plus : il voulait la déshabiller carrément, lui arracher ses vêtements, les déchirer parfois…

Petit à petit, elle se rendait compte que les choses n'allaient pas comme sa mère lui avait toujours dit qu'elles devaient se passer. Puis, toute à son trouble, elle voyait, autour d'elle, des hommes sans allure, aux cheveux longs, barbus, en jeans déchirés aux genoux, des pièces aux fesses, en chemises ouvertes sur des poitrines poilues. Eeurk. Elle frissonnait de voir ces êtes hirsutes rire à gorge déployée, se taper les cuisses, sourire même à des demoiselles… " Oh non ! C'est pas vrai, elles se promènent vêtues de la même manière ! … elles aussi rient fort, se montrent vêtues de jeans délavés, leurs tricots sont trop larges… on ne voit rien de leurs charmes… elles ne montrent rien de ce qui peut attirer un homme… ! "

Simone, qui n'en croyait pas ses yeux, n'en revenait pas. " Pour la première fois de ma vie, je vois des êtres mal habillés, garçons et filles, se promener main dans la main, bras dessus bras dessous, s'embrasser dans la rue sans que personne n'y prête attention ! C'est pas possible, ça ! Mais dans quel monde est-ce que je suis tombée, moi ? Qu'est-ce qui m'a pris ? Comment ça se fait que je me retrouve ici ? "

Son trouble augmentait. Elle faisait pourtant tout pour attirer les regards. C'était à n'y rien comprendre.

Les jeunes et même des moins jeunes l'avaient vue. Ils la regardaient, oui, mais pas avec des regards de convoitise. Ils s'occupaient de leurs affaires, semblant très à l'aise dans cet environnement étrange, presque insouciants. Parfois, ils parlaient d'elle, de cette femme qui semblait être complètement déplacée, hors de son milieu naturel, qui ne se fondait définitivement pas dans le décor. On se demandait ce qu'elle faisait là, assise à la terrasse du pub, essayant de se pavaner, de montrer à qui voulait bien se rincer l'œil, les parties de son corps que normalement ils gardent pour leur partenaire.

Les habitués du coin ne comprenaient pas ce qu'elle faisait là. Un après-midi, un couple s'est approché de sa table. Elle prenait toujours la même, sur le bord de la rampe tout à côté du trottoir. Elle pouvait ainsi montrer ses cuisses dorées. La femme a demandé à Simone s'ils pouvaient s'asseoir à sa table. Simone, offusquée, s'est levée brusquement pour partir, mais l'homme la retint en prenant doucement sa main dans la sienne. Elle s'arrêta, regarda la main dans celle de l'autre, puis regarda la femme qui souriait, qui l'invitait à se rasseoir. Ils s'assirent tous les trois.

L'homme se présenta : "Je m'appelle Stéphane ", dit-il, puis il présenta sa compagne : "Voici Geneviève ". Se tournant vers Simone, il attendit. Simone ne savait que penser. Pour elle-même : "Mais qu'est-ce qu'ils veulent, ces deux-là? " Ces deux-là se regardaient, souriants, paisibles et attendaient que Simone daigne bien leur adresser la parole.

Au bout de quelques secondes, voyant bien qu'ils ne la laisseraient pas partir, Simone dit son prénom.

La femme, Geneviève, se mit à parler d'une voix douce:

Cela faisait quelques temps qu'on vous voyait dans les parages et on était intrigué. On a décidé de venir vous voir; peut-être que vous avez besoin de quelqu'un à qui parler ! Peut-être que vous vous sentez seule ! Nous, on a plein de copains et on s'est dit qu'on pourrait p't'ête vous aider si quec'chose vous chicote !

Simone n'en revenait pas. "Non, mais, pour qui se prennent-ils ces deux-là ? " se disait-elle. Tout haut : "Je ne sais pas ce que vous voulez dire, je ne vous ai rien demandé moi, laissez-moi tranquille ! " en s'attendant à les voir partir après ces paroles sèches. Mais le couple ne partait pas. Elle fit mine de rassembler ses affaires, un petit sac à main en cuir de croco, un paquet de cigarettes et un briquet en or, mais l'homme et la femme, chacun de son côté, ayant le même réflexe, posèrent leur main sur celles de Simone, doucement, presque tendrement. Simone ne bougea pas; elle avait peur.

Stéphane dit : On ne vous veut pas de mal, on n'est pas ici pour vous voler, ni vous malmener. Cela fait plusieurs fois qu'on vous voit dans le coin alors que vous n'y veniez jamais avant. On ne croit pas aux coïncidences. On s'est dit que vous étiez un signe, une occasion de partager nos connaissances, de faire du bien et p't'ete bien d'éveiller votre conscience à quelque chose de nouveau, à quelque chose qui vous rendrait vraiment heureuse.

Sans attendre, Geneviève prit la parole en disant qu'elle avait été comme Simone avant. Belle, adorable, je m'habillais comme toi, avant ; moi aussi je voulais montrer mes charmes et je voulais que les hommes me fassent de l'œil… J'aimais lire les romans d'amour où je me perdais en vaines illusions. Je m'imaginais que je savais ce que les hommes voulaient et je m'arrangeais pour le leur donner. Mais bien sûr, ils en voulaient toujours plus et je n'étais pas prête à leur donner quoi que ce soit de moi. Je voulais seulement qu'ils m'admirent, qu'ils me désirent, mais pas plus. Je faisais comme ma mère m'avait dit : je m'habillais bien, je montrais juste ce qu'il faut pour les attirer, pour qu'ils me fassent de beaux compliments. Ça flattait mon orgueil, je me sentais bien là-dedans jusqu'à ce que je découvre cet endroit. Les hommes s'y trouvent en quantité plus que suffisante. Je me disais qu'ils seraient des proies faciles, que ces guenilleux me verraient passer, se retourneraient sur mon passage, qu'ils me diraient que je sentais bon la marjolaine, c'était mon parfum, et que j'avais trouvé là la mine d'or qui allait me combler de compliments et d'attentions de toutes sortes.

Le libraire qui me fournissait mes romans savons me montrât un jour un livre qui parlait d'amour. C'était pas comme les autres. La couverture était différente, y avait pas de femme dans les bras d'un homme, pas de beaux paysages, pas de cheval sur lequel chevauche une femme en tenue légère, pas de château. J'ai regardé le libraire en ayant l'air de lui demander s'il voulait rire de moi. Spontanément, il m'a dit de lui faire confiance. Je me suis rendue compte, à ce moment-là, que je n'avais jamais fait confiance qu'à ma mère. Elle était belle, admirée, elle avait tout ce qu'une femme peut désirer, même l'amour. Et elle n'avait fait confiance qu'à sa beauté et qu'à ses charmes. Ça avait été payant pour elle, mais à moi, ça rapportait rien. Les hommes me regardaient, les femmes, que je considérais moins belles que moi, semblaient me jalouser, m'envier d'avoir le front de faire ce que je faisais, mais je n'avais pas d'amies.

J'ai regardé le libraire encore une fois et je m'apprêtais à lui remettre son livre lorsqu'un grand escogriffe qui venait d'entrer, salua le libraire d'un joyeux Allo et se dirigea vers nous. Il vit le livre que je tenais et dit, en passant, " bon livre ça, très intéressant ! " et continua son chemin vers le fond de la boutique.

J'étais absolument étonnée, interdite, perdue dans des pensées impossibles à retrouver. Je sentais un tel poids sur mes épaules tout à coup ! J'ai laissé tomber le livre et je me suis sauvée en courant. Je ne sais pas où je suis allée, ni combien de temps ma fuite a duré. Lorsque j'ai repris à peu près conscience, il y avait des gens autour de moi ; je me suis retrouvée exactement à l'endroit que j'avais quitté plus tôt dans la journée.

J'étais échevelée, j'avais chaud, je transpirais. Je me suis approchée d'une vitrine pour constater mon aspect lamentable, à mes propres yeux du moins, et j'essayai tant bien que mal de me refaire une beauté, rapidement, en me disant qu'il fallait que je rentre à la maison pour replacer tout ça.

L'homme que j'avais vu dans la librairie est passé. Il marchait vers je ne sais où, lorsqu'il est revenu sur ses pas, et, derrière moi, souriant, il a dit que je devais peut-être retourner à la librairie et acheter le livre. Il me fit un beau sourire, me dit bonjour et s'en alla sans se retourner.

Je ne savais plus quoi penser. " Qu'est-ce que j'avais fait tout l'après-midi ? Où est-ce que j'étais allée ? Qu'est-ce que j'avais fui, parce que c'était une fuite, je le sais maintenant, ce qui m'avait fait peur. " Haussement d'épaules de Geneviève.

e suis allée chez le libraire. Là, le vieux m'a dit que Stéphane lui avait dit que je reviendrais et que j'achèterais le livre. Qui est Stéphane, que je lui ai demandé. Il a dit : "C'est l'homme qui vient de sortir, il y a quelques minutes et qui vous a parlé quand vous vous regardiez dans le reflet de la vitre de ma boutique ".

Je le regardais sans comprendre, mais alors pas du tout, ce qui se passait. Je suis restée là, de longues minutes, perdue dans mes pensées, lorsque je me rendis compte qu'il y avait trop de choses incompréhensibles qui m'arrivaient depuis quelques temps, trop de coïncidences, des choses inexplicables. Par exemple, comment cet homme savait-il que j'allais revenir devant cette librairie, qu'il me verrait, me parlerait de nouveau ce jour-là même.

Machinalement, perdue dans mes réflexions, je repris le livre pour lire, presque sans m'en rendre compte, le compte-rendu qui se trouvait à la fin. J'ai payé, sans vraiment en avoir conscience, et je suis retournée à la maison, troublée, en me foutant éperdument, semble-t-il, de ce que les gens pensaient de moi ; j'étais pas à mon meilleur côté coiffure… et je sentais, ben… e e e e , bizarre…

Je suis montée chez moi, j'ai déposé le livre, suis allée à la salle de bain… Je te raconterai pas tous les détails… Après, je me suis mise à lire et à découvrir qu'il y avait un autre monde que celui dans lequel j'avais vécu, que ce monde parlait effectivement d'amour, mais qu'avant d'en arriver à vraiment savoir aimer et à être aimée pour ce que je suis, j'avais beaucoup de travail à faire sur moi.

Tu te demandes pourquoi je te raconte tout cela hein ?

Bien, je vais te le dire. Je t'ai reconnue tout à l'heure. il me semblait t'avoir déjà vue… Je reconnaissais tes vêtements, tes bijoux, tes allures hautaines. Je savais quelque part que j'avais déjà vu un visage comme le tien. Puis, je me suis rappelé. Je me revoyais dans ta peau, entretenir des pensées de beauté plastique, éphémères, même si j'y tenais, avant, comme à la prunelle de mes yeux. Tu es ce que j'étais il y a peu de temps. Même allure, mêmes désirs de plaire, d'en faire voir aux autres. Même solitude aussi, même désir d'être convoitée. Sais-tu comment on m'appelait ? Marjolaine - rires - Marjolaine Mentale. Marjolaine parce que c'était mon parfum favori. Il sentait la marjolaine. J'en mettais beaucoup. Et mentale parce que toutes les raisons étaient bonnes pour continuer à faire ce que je faisais. Parce que ma mère, qui avait réussi à garder son mari malgré l'âge qui avançait, - elle s'est fait remonter le visage et les seins, deux fois, faut le faire - avait accompli cela en se donnant toute sa vie de bonnes raisons pour continuer à faire la belle devant tout le monde.

Tu es comme je l'étais, malheureuse dans le fond, je le sais, courant toujours après l'inaccessible, le compliment qui me comblerait d'aise, qui me remplirait de bonheur… Mais il manquait toujours quelque chose.

En me montrant le livre, le libraire a changé ma vie, et Stéphane aussi.

Geneviève se tourna vers Stéphane pour l'embrasser sur la joue. Stéphane dit alors, assez fort pour que Simone entende aussi :

Tu as changé ta vie par ton propre travail, mon amie.

Simone : Mais je n'ai pas le goût de changer ma vie, moi ! Pourquoi est-ce que vous venez me dire tout ça ?

Geneviève : Pourquoi viens-tu ici depuis une couple de semaines ? Qu'est-ce que tu viens chercher ici ? Tu connais personne. C'est pas ton milieu pourtant ! Qu'est-ce que tu cherches ? La faveur des hommes ? Leur appréciation ? Après quelques secondes elle ajouta : La librairie n'est pas loin, à cent pas de l'autre côté de la rue, là. Tu iras, Simone, sans savoir pourquoi, comme tu ne sais pas pourquoi tu te retrouves par ici depuis deux ou trois semaines. Tu es guidée. Ton âme veut des choses pour elle-même, et elle désire ta participation pleine et entière. Tu iras puisque tu es ici contre, à ce qu'il semble, ta propre connaissance, ta volonté. Ton esprit est plus fort que ton mental, sauf que le mental ne veut pas l'admettre. Tant qu'on est dans le mental, on fait à peu près ce que l'on veut dans la vie, jusqu'à ce que quelque chose, en nous, nous amène, malgré nous, à faire des choix et à voir autre chose que notre petit moi, même quand on pense qu'on est des personnes importantes et admirées.

Tu reviendras tant que tu n'auras pas trouvé ce que tu cherches réellement. Et ce n'est pas le regard délirant des hommes que tu cherches, mais le bonheur. On le cherche toutes. Mais le bonheur, laisse-moi te le dire, on ne le trouve pas dans les apparences, mais dans le cœur .

Là-dessus, Geneviève et Stéphane se sont levés pour laisser Simone à ses réflexions.

Elle était là, immobile. La vie continuait autour d'elle, les serveurs s'affairaient, les clients du pub entraient ou sortaient, lui jetant de temps à autres des regards parfois intéressés, parfois indifférents. Elle ne les voyait pas. Perdue dans ses pensées, elle restait là jusqu'à ce qu'un mobile inconscient la fasse se lever, payer sa consommation et partir.

Simone, qui se rappelait avoir pris un taxi pour rentrer chez elle, se dirigea vers sa salle de bain. Elle voulait se laver de toutes les choses qu'elle avait vues ce jour-là, les gars et les filles en jeans, les vêtements trop larges, les pantalons trop longs et déchirés, les barbes hirsutes, les têtes mal coiffées, les sourires benêts.

Dans son bain de mousse, elle frottait doucement sa peau, presque inconsciente de son geste pendant que sa pensée vagabondait. Elle s'imaginait revenir dans cette rue, y être attendue impatiemment, elle voyait la fanfare, le maire, les troupes de majorettes, les prix, les accolades, les baisers de surface, ces baisers que donnent les gens importants à ceux qu'ils décorent et félicitent. Elle se voyait adulée par la foule simplement parce qu'elle était belle. Elle se voyait couronnée - elle avait fait de sa recherche de beauté une quête, presque une carrière - parce qu'elle plaisait à quelqu'un.

Mais c'est pas vrai. Je ne plais à personne. Je me retrouve toujours toute seule. Je rêve. C'est ça la désillusion ? Je fais tout ce qu'on m'a appris, pour plaire, pour être heureuse et rien ne fonctionne. Ma mère a perdu son homme, mon père, parce qu'elle a cessé de se faire belle pour lui. Même cette fille, cette … Geneviève, a dit la même chose que ma mère. Il faut être belle pour être heureuse. Qu'est-ce qui marche pas alors ? Pourquoi ne suis-je pas heureuse ? Qu'est-ce que Geneviève a dit ? Qu'elle était comme moi avant, malheureuse elle aussi. Pourquoi nos mères, qui savaient plaire à leur homme, étaient-elles heureuses et que nous, qui faisons exactement ce qu'on nous a appris, nous ne le sommes pas ? Y a quelque chose qui marche pas là-dedans.

Simone s'aperçut qu'elle était restée trop longtemps dans sa baignoire ; ses mains étaient ratatinées et l'eau était froide. Elle sortit pour se sécher rapidement. Elle jeta à peine un coup d'œil sur son reflet qui passait devant la glace. Elle se jeta sur son lit et tenta de penser à ce qui lui arrivait.

Au bout de quelques minutes elle ouvrit les yeux. Sa chambre était garnie de bibelots, de poupées - certaines étaient des pièces de collection - et de livres. Tous les livres qu'elle avait lus, ses romans à l'eau de roses ; tous les personnages avec lesquels elle avait vécu et qui lui semblaient pourtant bien réels, avant … Elle ne savait plus quoi penser. Devait-elle s'habiller ? Sortir encore ce soir dans l'espoir de rencontrer quelqu'un à qui elle pourrait donner … quoi au juste ?

Qu'est-ce que j'ai à donner à quelqu'un? Chaque fois que j'amène un homme ici, après quelques politesses blafardes, presque gênées, le voilà qui se rue sur moi, m'arrache presque mes vêtements, me fait mal dans son désir, me laisse pantelante, insatisfaite, et s'en va.

Qu'est-ce que j'ai donné ? Rien. Les hommes ont pris ce que je ne cherchais qu'à montrer.

Durant toutes ces années, j'ai cru que me faire belle pour attirer le regard et l'admiration des hommes pouvaient suffire à me rendre heureuse. Je me rends compte maintenant qu'il n'en est rien. Mais comment changer ? Quoi faire ? Comment ?

Ouf ! Ma mère n'avait pas raison. Pauvre elle. Elle qui se croyait belle a perdu … quoi ? Qu'avait-elle gagné ? Se sachant belle, elle s'était attiré les faveurs d'un homme qui recherchait justement ce genre de femme. Ma mère l'avait épousé et m'avait eue. Après l'accouchement, mon père ne la trouvant plus aussi belle la quittait pour une jeunesse pas plus vieille que moi. Donc, la beauté physique attire, attise les hommes. Ce qu'ils considèrent beau, ils se l'approprient. Lorsque ça ne fait plus leur affaire, lorsque la femme ne cadre plus dans les images qu'ils se font de leur compagne, ils l'abandonnent.

O.K. J'ai fait la même chose. J'ai levé le nez sur des jeunes gens qui ne correspondaient pas à mes canons de beauté. Bon. Où est-ce que ça m'amène tout ça ?

J'ai faim. Je vais me faire à manger. Toute à sa popote, Simone continuait de réfléchir à sa vie. Qu'est-ce que Geneviève lui avait dit ? Que sa mère, qui était belle, avait su garder son mari malgré les rides … Qu'avait-elle fait pour cela ? Elle s'était fait remonter le visage, remodeler les seins, rien que ça.

Pourquoi c'est toujours les femmes qui font ce genre de choses ? Pourquoi les hommes ne les feraient-ils pas ?

L'éducation. Ce que j'ai reçu comme éducation m'a fait croire que les filles devaient absolument plaire pour être acceptées. Même mon père croyait cela, ma mère me l'a dit à plusieurs reprises. Tous les mêmes, les hommes. Ils ne pensent qu'à cela. Leur image, leur femme, leur prestige. Eux aussi ont été élevés comme cela. Ouais ! Si nous sommes élevés ainsi, nous les enfants, les femmes doivent être belles et les hommes doivent conquérir la femme, pas étonnant que nous ne cherchions qu'à plaire et que les hommes ne cherchent qu'à conquérir.

Mais l'amour là-dedans ? Où est-il ? Comment on le trouve ? Est-ce que ça existe seulement ? Est-ce que c'est pas seulement un mot inventé par les hommes pour nous séduire ? Pour nous avoir ? Ah, maman ! Je suis perdue dans tout cela. J'ai mal à la tête. Je ne veux plus penser.

J'étais supposée sortir ce soir, mais … Non. J'ai trop mal.

Simone, dans sa robe de chambre de satin rose, frissonna. Elle courut dans sa chambre revêtir une autre robe de chambre en ratine. Elle ne la mettait pas souvent, celle-là. Elle la trouvait trop lourde, pas élégante, elle s'effilochait. Mais elle était chaude.

De retour au salon, elle s'assied dans son fauteuil coquet, replia les genoux, passa ses bras autour et appuya sa tête sur eux. Elle se reprit à rêvasser. Elle était aimée, un homme la couvait du regard, lui caressait la peau des yeux, n'osait vraiment s'approcher.

Tout à coup fâchée, elle criait dans sa tête. Comment peux-tu rester là à me regarder comme si j'étais un objet trop précieux pour qu'on y touche ? Je ne suis pas faite de porcelaine, tu sais ? Je suis en vie, je suis belle, j'ai le goût qu'on me touche, qu'on me désire, qu'on me prenne, quoi !

Simone pleurait. Silencieusement d'abord, puis comme une enfant à qui on a fait mal. Ses yeux brouillés lui firent mal ; elle se dirigea vers sa chambre pour pleurer encore, toutes les larmes de son corps. Personne ne l'aimait, elle était seule, sans amies. Pour la première fois de sa vie, elle croyait au désespoir. Elle le voyait s'approcher d'elle, tourner autour d'elle, la désirer, la convoiter. Elle eut peur.

Pour la deuxième fois aujourd'hui, elle eut peur. Ses sanglots d'enfant se transformèrent, sa respiration devint saccadée, elle avait mal à la tête, à la gorge, elle se sentait mal.

Par la fenêtre ouverte, elle entendit des rires. Ils la déridèrent un peu, mais si peu soit-il, qu'elle se levât pour aller voir.

C'étaient des jeunes de son âge qui se chatouillaient, se couraient après, faisant semblant de se sauver pour se laisser rattraper ensuite. Elle les vit s'embrasser.

Éperdue de douleurs, elle retourna à son lit pour s'y étendre. Ses pleurs cessèrent aussi vite qu'ils étaient venus.

>N'avait-elle donc plus de raison de pleurer ? La seule vue du couple l'avait à ce point apaisée ? Elle se releva pour retourner à la fenêtre et regarder les amoureux. Cette vision semblait plaire à son âme. Elle examina la fille… Elle n'est pas plus jolie que moi, elle est même grassette, pas maquillée. Qu'est-ce qu'il peut bien lui trouver à cette fille-là que je n'ai pas ? Il y aurait donc des hommes qui aiment des filles laides? Oups ! C'est vrai que toutes les filles se trouvent belles. C'est ce qu'on leur a toujours enseigné. C'est ce qu'on enseigne toujours à tout le monde, d'être beau en tentant de vendre toutes sortes de produits pour améliorer davantage cette beauté.

Toute ma vie, j'ai cru que tout tournait autour de la beauté. Toutes les filles se croient belles parce qu'on le leur a enseigné. Moi qui suis belle - je connais quand même les canons de la beauté - qui ai de beaux cheveux soyeux, une taille de guêpe, des jambes longues et bronzées, je me compare toujours aux modèles qu'on voit dans les publicités, je suis définitivement plus belle que cette fille-là. Et pourtant, elle est aimée, et moi pas. Il y a quelque chose qui ne marche pas quelque part !

Mais quoi ? L'éducation ?

Les pensées de Simone la ramenaient à cette vision sous sa fenêtre. Le couple jouait, s'embrassait, riait. Pourquoi pas elle ? Elle se mit sérieusement à examiner les étapes de sa vie, à se rappeler les conseils de sa mère, les avis de ses amies d'école, à revoir leurs confidences, à écouter ses souvenirs, à comparer toutes ces choses avec ce qu'elle avait vu et entendu au cours de la journée.

Hum ! Marjolaine Mentale ! Est-ce que je suis une Marjolaine Mentale ?

Simone s'endormit sur cette question. La nuit ne lui apporta pas de réponse, mais elle se sentit mieux. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait dormi aussi bien, comme une bûche. Que ferait-elle aujourd'hui ?

Dans sa salle de bain, elle passa vite devant sa glace pour se rendre compte très vite de ce qu'elle venait de faire. Comment ? Est-ce que ça n'a déjà plus d'importance de me regarder, de me dire que je suis belle, et aimable ? Elle revint vers le miroir. Elle voyait l'image reflétée… Elle n'avait pas changé.

Comment ? C'est quoi ? L'image n'a pas changé! L'image… Ce n'est plus elle-même qu'elle voyait dans le pied de glace, mais une image ?

Ainsi, tout ce que j'entends parfois à la télé, tout ce que les psychologues déblatèrent durant leurs émissions, toutes les revues que je lis, c'est vrai ? Et moi qui me moquais, qui disais qu'ils avaient tous tort et qui le croyait !

Bien oui ! Le miroir ne fait que refléter une image. Mais moi, qui suis-je? Suis-je seulement le produit éduqué d'une société qui se plaît à créer des contradictions ?

Qui suis-je ? La réponse ne venant pas, Simone décida de chercher. Elle allait s'embarquer dans cette quête avec la même vigueur qu'elle avait utilisée toute sa vie à plaire. Par où commencer ? Lui revint tout de suite à l'esprit l'image de Geneviève et de Stéphane. Elle se vêtit comme elle seule savait le faire; elle n'allait quand même pas tomber dans le je-m'en-foutisme vestimentaire si vite. Elle avait encore de la fierté. Non. Elle s'habillait comme il lui plaisait, mettent ces beaux morceaux de linge qui lui allaient à ravir.

Elle déjeuna et héla un taxi. Elle se souvenait vaguement du quartier qu'elle avait quitté la veille, mais le chauffeur connaissait le coin. Il aimait bien l'endroit, disait-il. Tous ces gens qui s'amusaient en ayant l'air de ne rien faire. Ils travaillaient tous tellement dur.

Comment cela ? demanda Simone. Le chauffeur de lui répondre :

Presque tous les gens, hommes et femmes, sont dans les affaires ; il y en a qui sont des professeurs, d'autres sont écrivains; y a des artistes, des chanteurs et quoi d'autre ? Je ne sais pas moi ; plein de gens qui font plein de métiers.

Là-dessus, ils arrivèrent. Simone paya, sortit du taxi pour se retrouver exactement devant la librairie où elle avait été si durement secouée la veille. Et comme par hasard, Geneviève se trouvait devant la porte, souriant, comme si elle l'attendait.

Bouche bée, Simone voyait Geneviève s'avancer vers elle les bras ouverts. Son réflexe fut subit. Elle se détourna. Cela ne démonta pas Geneviève qui continuait d'avancer, mais, les mains dans les poches de ses jeans. Simone se retourna, vit - elle remarque toujours ces détails - qu'ils étaient propres, presque neufs. Cela la mit dans de meilleures dispositions. Elle fit un pas, puis s'arrêtât. Stéphane sortait de la librairie.

Qu'est-ce que c'est? Une conspiration? Comment saviez-vous que je viendrais ? Je ne le savais même pas moi-même il y a une heure!

Stéphane est un peu devin.

C'est tout ce que Geneviève dit, tout en conduisant Simone par le bras vers Stéphane qui attendait, souriant, la main tendue.

Monsieur D. n'a pas le livre dont je t'ai parlé hier, mais il en a trouvé un autre qui fera tout aussi bien l'affaire. Le voici. Il dit que tu y découvriras tout ce dont tu peux avoir besoin dans la recherche que tu entreprends aujourd'hui.

Comment ça, la recherche ? Comment ?

Geneviève pointait du doigt en direction de Stéphane.

Je te l'ai dit, Stéphane est un peu devin. Mais monsieur D. l'est encore plus. Il sait quand les gens ont besoin de se transformer, il devine et il sait trouver exactement les livres qui répondent aux questions qu'on se pose.

Simone regardait le livre qu'on lui tendait.

Je vais réellement trouver les réponses à mes questions là-dedans ? demanda-t-elle incrédule!

Monsieur D. :

Oui, mon enfant; tu permets que je t'appelle mon enfant? Une vieille habitude. Il faut pardonner à un vieil homme dont les enfants sont partis à l'aventure, voir le monde, et qui a si peu de nouvelles d'eux.

Simone sourit, feuilleta le livre rapidement et se préparait à sortir son argent lorsque monsieur D. plaça sa main sur la sienne et fit non de la tête.

Un cadeau, mon enfant. S'il te plaît, tu reviendras acheter les autres ici. S'il ne te plaît pas, tu me le retourneras. Devant l'hésitation de Simone :

J'insiste.

Simone accepta.

Elle sortit avec Geneviève et Stéphane qui ne parlait définitivement pas beaucoup. Tous les trois se dirigèrent vers le pub, s'y installèrent… Simone semblait gênée. Elle ne savait pas si c'était à elle de commencer à parler ou si la conversation naîtrait ailleurs. Elle n'eut pas à attendre longtemps.

Le un peu devin ouvrit la bouche et dit :

Tu as vu quelque chose qui t'a bouleversé hier, sous ta fenêtre. Ton âme vient de me le dire. Je savais que quelque chose se passerait pour te ramener dans le coin si vite. Ton âme, toi au spirituel, comme tu le verras plus en détails dans ce livre, veut que tu abandonnes tes idées sur la vie parce qu'elles sont fausses. Nous avons tous tendance à prendre ce que nous entendons de nos parents comme la vérité pure et simple. On nous apprend qu'il faut être comme ceci ou cela pour trouver le bonheur, mais il n'en est pas toujours ainsi. Il faut savoir que le mental, depuis qu'il existe, en fait, depuis que nous l'avons créé en s'incarnant sur la terre, que le mental, dis-je, nous mène par le bout du nez. Nous faisons habituellement tout ce qu'il veut. Il protège sa vie, en quelque sorte. Il a peur de la conscience, de ce qu'elle contient. Il a peur des connaissances que nous pourrions y découvrir, connaissances que dieu nous a données lorsqu'Il nous a créé(e)s. En fait, le mental a peur d'y perdre la vie. Mais il ne la perd pas. Il se transforme, simplement. Ce qu'il a réellement peur de perdre, c'est le contrôle qu'il exerce sur nous, le contrôle qu'il exerce sur notre vie.

Comment ça, le contrôle qu'il a sur ma vie ? C'est moi qui dirige ma vie ! Personne ne vient me dire quoi faire!

Comment se peut-il que tu te sois retrouvée dans ce coin de la ville depuis deux ou trois semaines, alors que tu n'y étais jamais venue auparavant ? Pourquoi t'es-tu retrouvée ici ? Pourquoi ce couple hier t'a-t-il fait pleurer ? Comment se fait-il que nous t'attendions ce matin ? Comment avons-nous su que tu reviendrais et, en plus, à l'heure exacte à laquelle tu es arrivée ? Que t'a dit le chauffeur de taxi ? Qu'il y avait plein de gens qui travaillaient très dur ici ? Comment le savait-il ? Pourquoi est-ce lui, en particulier, qui t'a conduite devant la porte où tu devais te rendre alors que tu ne te rappelais pas exactement où c'était ?

Veux-tu que je continue ?

Simone fit non de la tête. Elle en avait assez entendu. Il y avait décidément trop de coïncidences. Il fallait qu'elle réfléchisse, qu'elle lise…

Elle dit : Marjolaine ! Oh, pardon ! Geneviève. Est-ce qu'on pourrait pas aller parler un peu, par là, toutes les deux ?

Simone : Est-ce vrai tout ça ? Est-il vraiment comme ça ? Est-ce que des choses comme celles-là sont vraiment arrivées dans la vie de Stéphane ?

Geneviève : Oui. Pour t'aider dans ta recherche, revis en pensée ce qu'il t'a dit depuis hier. Rappelle-toi ses paroles et analyse-les, analyse ses sourires. Additionne ce que je t'ai dit. La suite de ton histoire, c'est toi qui va l'écrire. Avec ta vie, tes expériences nouvelles, tes questions et tes réponses. Personne d'autre que toi ne peut t'apporter de réponses aux questions que tu te poses.

L'amour que tu cherches, Simone, il est en toi. Tu es belle, oui, c'est vrai. Mais pas seulement là où tu penses. La vraie beauté vient d'en dedans… Il faut que je te quittes maintenant, des enfants m'attendent.

Des enfants ?

Oui. J'enseigne.

Et Stéphane, il enseigne aussi ?

Par l'écriture, oui. C'est pour cela qu'il a souvent l'air de ne rien faire ! Il réfléchit, trouve ses histoires dans la rue, réfléchit encore, fait ses recherches chez monsieur D. Parfois, on ne le voit pas des jours entiers. Il écrit… Bon, il faut que je parte. Réfléchis bien toi aussi, lis, pose des questions, trouve tes réponses et sois heureuse !





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